LE FIGARO
August 6, 2005

Kurt Masur, un chef heureux

Jean-Louis Validire

C'est avec la IXe Symphonie de Beethoven que s'achèveront ce soir les Chorégies d'Orange. Une façon magistrale de mettre un terme à l'édition 2005, puisque l'interprétation en est confiée à l'Orchestre national de France sous la direction de Kurt Masur. Le chef allemand fait ses «débuts» sur l'une des rares scènes qu'il n'a jamais foulées à la tête de la phalange qu'il dirige depuis maintenant trois ans. Un concours de circonstances qui s'est presque transformé en histoire d'amour entre le vieux chef blanchi sous le harnois et couvert d'honneurs et l'orchestre en déshérence à la fin des années Dutoit. «J'aime cet orchestre, sa mentalité est proche de la mienne», affirme Kurt Masur à l'issue d'une répétition avec le choeur de la maîtrise des Bouches-du-Rhône. Il déploie avec les enfants la patience et la gentillesse des pédagogues pour obtenir le rythme et la couleur qu'il souhaite. Le seul ennemi des Chorégies, bien au-delà des atermoiements budgétaires de la mairie, c'est le vent que les musiciens de l'ONF ont déjà affronté avec succès lors des représentations de La Bohème.

«Je ne crains pas les concerts en plein air, explique Masur. J'ai joué à Tanglewood, aux Etats-Unis, où il y a comme ici un théâtre en plein air sans utilisation de microphones. Le vieil amphithéâtre d'Orange a d'énormes qualités. C'est comme à Epidaure, qui peut accueillir 14 000 personnes. C'est formidable d'avoir ici 8 000 spectateurs qui peuvent assister au type de programmes qui sont présentés. En été, se réjouit le chef, les festivals proposent des divertissements et non pas des choses sérieuses comme ici.» Musicien, Kurt Masur n'est pas isolé de la vie de la cité. Il a pesé de tout son poids dans la lutte qui a mené à la chute du communisme et de son symbole, le Mur, en Allemagne de l'Est.

Beethoven, et plus particulièrement la IXe, s'inscrit parfaitement dans cet engagement. «C'est un programme philosophique qui a un sens pour tout le monde», estime Masur. Pour lui, «l'idée de joie et l'idéalisme de Schiller, si proche de celui de la Révolution française», trouvent un écho naturel chez tous ceux qui «souhaitent faire du monde un endroit vivable».

Chef principal de l'Orchestre philharmonique de Dresde jusqu'en 1970, pilier du Gewandhaus de Leipzig dont il sera le directeur pendant plus d'un quart de siècle avant de prendre les rênes du Philharmonique de New York, Masur ne tarit pas d'éloges sur l'Orchestre national de France. «Il joue tous les jours mieux. Il n'est pas seulement ambitieux, mais il a aussi le remarquable talent français de montrer de la fantaisie et de la poésie.» Si New York «fait preuve d'une incomparable discipline et d'une habilité technique sans limites, avec l'ONF je n'ai jamais de problème pour que les musiciens se sentent totalement imprégnés par la musique qu'ils jouent», analyse le chef, qui a trouvé à Paris peut-être moins de perfection mais plus de chaleur.

Les orchestres n'ont pas obligatoirement de spécificité nationale pour Masur. Ainsi, il estime que le «répertoire de l'ONF est sans limite. Je suis étonné de leur capacité à jouer la musique russe, la beauté avec laquelle sonne Bruckner lorsqu'ils l'interprètent. Le disque de la Symphonie pastorale de Beethoven que nous avons fait ensemble est pour moi la plus belle interprétation que j'aie jamais dirigée de ma vie».

Pourquoi s'être alors lancé dans une intégrale des concertos de Beethoven cette année à Paris avec Evgueny Kissin, dont la couleur semble si éloignée de cet enregistrement ? Kurt Masur élude gentiment la question du style en estimant, sur la forme, «qu'il ne rééditera pas l'expérience d'une intégrale des concertos, parce que le public perd le sens de la musique pour ne s'intéresser qu'à la virtuosité du soliste. Je préfère – ce que j'ai fait à San Francisco avec Alfred Brendel – jouer les concertos un à un avec d'autres oeuvres. L'année prochaine, à Londres, je combinerai les cinq concertos avec des symphonies de Bruckner, ce qui redonne la fraîcheur nécessaire pour écouter Beethoven.» Mais, au-delà, il est évident, concède Masur, que «l'approche philosophique de Brendel ne peut être contestée par quelqu'un de plus jeune qui essaie de se mettre à la portée du vieux Beethoven».

Pour l'avenir, Masur compte continuer avec l'ONF la politique des cycles consacrés à un musicien. «Les gens peuvent ainsi comprendre le développement de chaque artiste. A Paris, les spectateurs sont non seulement éduqués pour prendre plaisir aux concerts, mais aussi pour comprendre la philosophie des compositeurs.» L'ONF développera donc encore les oeuvres de Chostakovitch et de Beethoven mais aussi de Mahler. Des cycles Schumann et Mendelssohn, «quelquefois à l'ombre», sont programmés. A plus long terme, Masur souhaite aussi organiser des soirées placées sous son patronage pour faire connaître des musiciens pas forcément classiques, comme il l'a fait pour le jazzman Wynton Marsalis. Le tout sans négliger la musique contemporaine, dont, en France, Henri Dutilleux lui semble le parangon. «Je n'aime pas les sons dénués de sens», commente-t-il en affirmant son admiration pour Chostakovitch et Stravinsky. Mais, s'il n'est pas hostile à l'exécution d'oeuvres modernes, le chef estime que «l'on ne peut pas former un orchestre en lui faisant jouer de la musique moderne».

La recherche d'oeuvres de qualité lui semble difficile dans le cadre de Radio France, dont l'organisation administrative bride la possibilité d'avoir des relations privilégiées avec les compositeurs contemporains. Mais, à cet aspect près, Kurt Masur est un homme heureux à la tête de l'ONF, à tel point qu'il envisage de poursuivre son contrat au-delà de 2008, «si les musiciens le souhaitent», ajoute-t-il avec une feinte coquetterie.