LE DAUPHINÉ LIBERÉ
August 6, 2005

Kurt Masur: "La musique, mon élixir de jeunesse"

Sophie Moulin

Kurt Masur, un des plus grands chefs d'orchestre au monde, dirigera l'Orchestre national de France pour la IXe Symphonie de Beethoven ce soir à 21 h 30 au théàtre antique dans le cadre des Chorégies. Portrait d'un homme riche d'expériences et d'émotions, dont l'objectif, à 78 ans, est de tranmettre sa passion aux jeunes générations de chefs et de musiciens.

"J'ai fait carrière par hasard. Je n'ai jamais rêvé d'être chef à New-York, Paris ou Bertin. Je voulais simplement être un bon chef d'orchestre." Kurt Masur, l'un des plus grands, si ce n'est le plus grand chef d'orchestre vivant au monde, est un homme passionné et passionnant. Il a dédié sa vie à la musique et compte à son actif un répertoire symphonique et lyrique de plusieurs centaines d'œuvres, avec pour compositeurs de prédilection Mendelssohn et Beethoven. Le maestro sera ce soir pour la première fois au théâtre antique pour diriger la IXe Symphonie de Beethoven. Il sera au pupitre de l'Orchestre national de France dont il est le directeur musical depuis 2002.

Un ensemble qu'il a travaillé depuis trois ans comme on patine un vieux meuble pour lui rendre son éclat. "Je l'ai dirigé pour la première fois en 1973, et j'avais eu une très bonne impression. Mais ensuite l'orchestre a souffert de multiples grèves, et il était devenu 'comme ci, comme ça'. Quelques années plus tard, certains musiciens m'ont demandé de travailler avec eux. J'ai compris ce jour-là qu'ils voulaient devenir meilleurs..." Dès son arrivée, il a mis sa patte germanique et proposé l'intégrale des symphonies de Beethoven, puis enchaîné avec un cycle Mendelssohn, un autre de Mozart, etc., rendant ainsi année après année à cet orchestre national ses lettres de noblesse. "Aujourd'hui, c'est un orchestre jeune, finis, avec de l'ambition, qui s'améliore un peu plus chaque jour. Il n'y a aucune comparaison possible avec l'ancienne formation. C'est un orchestre extraodinaire, qui a atteint le degré d'excellence que je leur avais fixé, plus vite que je ne l'avais imaginé. Nous avons enregistré par exemple la Symphonie Pastorale de Beethoven; je n'ai jamais fait aussi bien ailleurs."

Beethoven encore et toujours, tout au long de sa carrière. Depuis 2004, Kurt Masur est même devenu président de la Maison Beethoven à Bonn. Lui qui s'identifie aux compositeurs qu'il joue, partage tout à fait l'idéalisme du compositeur allemand dans sa IXe Symphonie. "Mon but est de transmettre les messages des compositeurs. Beethoven nous donne un miroir de son Temps. Il fait passer sa philosophie de la vie, tout cet idéal humaniste hérité de la Révolution française, et toute cette joie débordante du texte de Schiller." Cette musique qui délivre un message de paix et aspire à ce que tous les hommes soient frères et connaissent la joie, résonne d'une façon particulière dans sa tête et son cœur d'homme. Lui, qui a vécu le rideau de fer en Allemagne de l'Est, et qui a joué en 1989 un rôle central dans les manifestations pacifistes qui conduiront à la réunification de l'Allemagne. Une plaie qui ne se refermera jamais. "C'est toujours aussi frais dans ma mémoire... "

78 ans dont 55 de carrière

Honnête et généreux, Kurt Masur se met encore et toujours au service de la musique et donne régulièrement des masterclasses. Il organise également des stages d'étudiants et diverses activités pédagogiques et de sensibilisation musicale notamment auprès du jeune public. L'important est de transmettre. "Je n'ai plus l'ambition de faire carrière. Ce que je veux faire aujourd'hui, c'est donner de mon temps, partager mon expérience et mon savoir-faire face aux plus grands orchestres du monde, avec les nouvelles générations d'artistes, de musiciens et de chefs. Quant à ceux qui viennent me voir et me disent qu'ils veulent faire ce métier pour avoir du succès et être connu, ils passent un mauvais quart d'heure ! " L'homme à la stature imposante et au regard d'azur, a son franc parler, et pour lui "la vérité ne passe pas par la diplomatie."

Avec plus de 55 ans de carrière derrière lui, le maître reste pourtant humble devant la musique qui lui a tout donné. "Pour moi, la musique est un élixir qui me permet à bientôt 80 ans de rester jeune. Je ne pourrais pas respirer sans musique." Elle a été là tout au long de sa vie, dans les bons et les mauvais moments, et a toujours été un remède au mal. "Je me souviens que les Américains se moquaient gentiment de moi lorsque je parlais de la force guérissante de la musique. Après les attentats de 2001, ils m'ont invité à diriger le Requiem de Brahms à New-York. Un journaliste a écrit qu'il comprenait désormais ce pouvoir de la musique. Ils avaient compris... Car la musique ne donne pas seulement des notes à entendre au public. C'est un véritable cadeau qu'il peut recevoir et conserver pour toujours avec lui."

Ce soir, Kurt Masur à la tête de l'Orchestre national de France offrira en cadeau au public la IXe Symphonie de Beethoven.