LE FIGARO
August 8, 2005

Une soirée de bonheur

Jean-Louis Validire

Il est difficile d'entendre la IXe Symphonie de Beethoven comme si c'était la première fois. Aucune musique en Occident n'a sans doute été autant jouée, autant galvaudée. Ode explicite à la joie, ou même plutôt à la liberté, Schiller substituant au mot « Freiheit » celui de « Freude » pour éviter les foudres des autorités, elle a servi d'étendard à des régimes, en Allemagne notamment, qui avaient une conception très personnelle et étriquée de la fraternité. Elle apparaît aussi en toile de fond du film Orange mécanique de Stanley Kubrick, comme si le romantisme était le prélude au déchaînement des passions les plus abjectes.

L'interprétation qu'en a donnée Kurt Masur, en clôture des Chorégies d'Orange, était à mille lieues de ces considérations. Dans un cadre idéal, le vent presque assagi, les accents de cette musique si familière prenaient les couleurs universelles de l'idéalisme humaniste. La IXe Symphonie est un exercice sans pitié pour un orchestre, qui montre ses faiblesses ou sa force. En écoutant l'Orchestre national de France, samedi, on mesurait l'assurance qu'il a acquise depuis que Kurt Masur a pris ses destinées en mains. Particulièrement à l'honneur, les vents ont été impeccables. Philippe Pierlot à la flûte, sans aucune mièvrerie, a développé un son et un phrasé lumineux. Son compère bassoniste Philippe Hanon l'a épaulé avec talent. Au cor, le jeune David Guerrier a sans faiblesse exalté la mélancolie et la beauté de la mélodie. Impeccables dans les mouvements lents comme dans la fièvre qui saisit la musique, les cordes ont développé de grandes qualités, soyeuses et justes.

Impérial, Kurt Masur n'est certes pas le plus élégant des chefs à regarder, mais on sent à tout moment où il veut emmener l'orchestre. Sa façon imparable de conduire les crescendo fascine. Un regret, inhérent à la partition. La mezzo n'a pas le beau rôle dans le quatuor de solistes. Lorsque la soprano, Melanie Diener en l'occurrence, a la puissance de la tessiture dramatique, elle écrase la deuxième voix féminine. L'excellente contralto Marie-Nicole Lemieux n'en pouvait mais. Jorma Silvasti a assuré avec brio la partie de ténor et la basse Franz-Josef Selig a entonné L'Hymne à la joie mêlant force et délicatesse de phrasé. Les choeurs, même s'ils n'ont pas démérité, n'étaient malheureusement pas à la hauteur de l'orchestre. C'est la seule - petite - déception d'une soirée de bonheur.