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November 24, 2008

Rencontre exceptionnelle entre Kurt Masur et des étudiants à Radio-France


Comment se déroule votre première appréhension d'une partition ?
Il faut d'abord envisager le plaisir de jouer et non l'enseignement pour être un bon chef. Savourer le travail en gardant toujours à l'esprit le fait que le chef n'est pas un professeur.

Combien de répétitions sont nécessaires pour un morceau ?
Tout dépend de l'orchestre. Exemple : à Venise, interpréter Tristan et Isolde a demandé 21 répétitions ! Ce n'était pas une œuvre italienne, comme une de Rossini par exemple et donc très nouvelle pour eux. A Berlin, les musiciens vont tellement bien jouer cette œuvre à la première répétition que tu ne sais plus quoi faire pour la deuxième ! Mais, en règle générale, on dit que 4 répétitions suffisent.

Est-ce important pour vous de partager votre expérience avec des étudiants ?
On apprend énormément des autres, et en particulier des fautes des autres en tant que chef. C'est la même chose avec les étudiants. Ce n'est pas seulement une question d'expérience. Un exemple : il est impossible de réussir un bon pizzicato en pinçant seulement les cordes. Cela m'arrive de dire aux musiciens : " mettez tous vos mains dans vos poches, et respirons ensemble. " L'échange avec les jeunes est sans doute la chose la plus importante dans ma vie professionnelle. Et, ce qui est malheureux, c'est qu'on n'enseigne pas la musique dans les classes élémentaires, à la différence des pays asiatiques. Dans 50 ans, il n'y aura que des orchestres japonais ou chinois. Et cela n'a rien à voir avec un problème de nationalité : quel est le degré de richesse de quelqu'un qui n'a pas la musique ? Nous avons tous grandi en musique, ne serait-ce que parce que nos mères nous ont chanté des berceuses. Diriger un orchestre, se demander comment diriger cette pièce de Schumann me permet de me contrôler, de m'enrichir.

Quelle est la qualité à avoir pour être un bon chef ?
Il faut se sentir serviteur de la musique. Les stars arrogantes ne serviront jamais vraiment la musique.

Vous avez dit un jour que vous cherchiez à " sculpter le son, à trouver la coloration textuelle de la musique ". Comment ressentez-vous cet aspect sensoriel de la musique ? Une compréhension intime de la musique est-elle indispensable ?
J'essaie de rentrer dans la vie de chaque compositeur. Je dois savoir, pour diriger la 9ème, que Schubert était malade et misérable, par conséquent, que la composition de l'Ode à la joie est une forme de miracle. Comme chef, je dois m'imprégner du compositeur. C'est comme un prêtre qui délivre au monde entier un message d'humanité. Un autre exemple : Tchaïkovski, en composant la 6ème symphonie, celle qu'on appelle la symphonie " Pathétique ", avait envie de se suicider. On peut donc la considérer comme un adieu au monde. Il faut connaître cette dimension humaine de l'œuvre. Il y a des chefs qui me disent : " moi je le ressens tout à fait différemment ". Alors je leur réponds : " as-tu eu faim une fois dans ta vie ? ". Si tu veux devenir chef, tu dois te demander pourquoi il a voulu écrire cela de telle façon. D'abord, tu dois donc travailler sur toi-même. Savoir qui tu es. Tu peux disposer d'une seule seconde pour changer les choses. Un jour, j'ai vu une jeune chef très ennuyeux (mimes) qui dirigeait Baba Yaga (l'histoire d'une sorcière qui dévore les enfants) de façon très convenue. Je suis passé derrière lui et je l'ai effrayé ; il a ressenti un choc si terrible qu'il n'oubliera jamais de toute sa vie !

Comment vous adaptez-vous au passé d'un orchestre, à son histoire ?
J'essaie toujours d'imaginer le jeu. L'inspiration du chef doit être trouvée " avec amour ". "The right note at the right place, it doesn't work". Dans ma voiture, un jour, j'écoutais la 5ème symphonie de Schubert. C'était une interprétation superbe. Je me suis alors demandé : qui est le chef ? Quel est l'orchestre ? C'était l'Orchestre Philharmonique de Berlin qui jouait sans chef après la mort de son directeur musical ! Je fais toujours le test avec un nouvel orchestre : arrêter de diriger. Si tu ne penses qu'à faire jouer les musiciens ensemble, alors deviens militaire.

Que pensez-vous de l'augmentation de la présence des femmes dans ce métier ?
Il n'y a aucune raison pour moi de refuser cela. Aider les gens à écouter, traduire la musique pour eux, c'est possible pour tout le monde. Il faut désirer apporter le message de la musique au public, même si le message est en chinois.
Je reviens à ce que je disais : mes amis, nous devons être prudents, et nous battre. Je me bats contre l'absence d'espoir, en particulier en Allemagne. Il faut absolument revenir à l'enseignement de la musique dès les petites classes.

Quand on doit diriger ce passage très triste de la Symphonie Pathétique, est-il nécessaire de souffrir pour la comprendre ?
As-tu déjà aimé une belle fille alors qu'elle était amoureuse d'un autre ? Alors tu as fait l'expérience de la souffrance, et ça suffit.

Une question sur la politique : vous avez dit un jour qu'il ne fallait pas utiliser la musique en politique. Les musiciens ont-ils un rôle à jouer ? la musique étant peut-être le plus abstrait de tous les arts, est-il dangereux de l'associer à la politique ?
C'est une idée très fausse. La musique a beaucoup à voir avec la politique. Beethoven a vécu comme s'il avait fait partie de la révolution française. A moins d'être sur la lune, tu ne peux pas vivre sans politique. Même les américains ont réussi ! (Parenthèse sur la musique noire, ô combien politique) Tu peux, et tu dois dire : je ne fais pas de business avec ma musique. Mais tu ne peux pas dire : je ne fais pas de politique avec la musique.

Comment faire avec l'opposition qu'il peut y avoir entre une maîtrise parfaite et le laisser-aller au plaisir de la musique ?
Cette question est difficile. J'ai peut-être dirigé plus de 100 fois la 9ème symphonie. Quand j'ai quitté Leipzig après 26 ans sur place, mon successeur a programmé la 9ème également. Un journaliste a écrit un article le lendemain qui disait quelque chose comme : " nous avons écouté un très bon concert, mais avant, je vivais la 9ème, cette fois-ci, je l'ai seulement entendue. " C'est cela qu'il faut demander, et le souffle est conservé. Tu ne dois pas nécessairement savourer ton moment de travail, mais être dedans, à fond. L'œuvre doit être sous ta peau.

Que pensez-vous de l'avenir de la musique, étant donné le pessimisme ambiant ?

Prenons l'exemple de la politique : ni le socialisme poussé à l'extrême, ni le capitalisme débridé ne fonctionnent comme on le voudrait. Nous avons besoin de changement. Aujourd'hui, en Europe, on a tendance à dire que cela va s'arrêter. C'est faux, bien sûr. En Chine, trois millions de jeunes veulent apprendre le piano pour interpréter la musique de l'ouest. Pour eux, cela représente une forme de liberté. Il n'y aura pas de mort de la musique, mais ce sera déplacé. Je viens moi-même de diriger à Pékin. On va bientôt prendre l'avion pour aller entendre nos œuvres ! Si même 10 de chinois vivent en Europe, alors on aura plein de pianistes ! Le problème aujourd'hui, c'est que tout le monde veut le pouvoir. Soyez forts pour exercer ce métier. J'ai moi-même vécu des moments très difficiles. Ne laissez aucune place aux gens mauvais ! Un mot pour finir : je vous souhaite que vos rêves se réalisent.